Face aux murs, une tragédie minable
Auteur
Mathieu Beurton
Mathieu Beurton est un jeune auteur, metteur en scène et comédien. Il a été également pendant trois ans professeur de lettres modernes dans un collège ZEP de la Seine-Saint-Denis.
Il a écrit plusieurs romans (Souvenirs du vide…, Sur le fil de l’onde) et des pièces de théâtre (Sans histoire, Fin, Les Amers, Un Cri).
On retrouve dans Face aux murs, la première de ses pièces à avoir vu le jour devant un public,son style qui mélange humour et tragédie et où les jeux de mots, la poésie et les réseaux de champs lexicaux parcourent le texte dans un seul but : faire naître une émotion forte chez le spectateur, le marquer en lui ouvrant l’imaginaire tout en évitant toujours le pathos.
Son écriture fait naître des êtres de papier à la frontière entre notre monde et celui fabuleux du poète, car les personnages s’incarnent véritablement à travers leurs mots et leurs expressions imagées mais toujours compréhensibles. L’auteur veut nous raconter une histoire et fait tout pour qu’elle nous parvienne et qu’elle aille même au-delà de ce que nous sommes au moment où l’on assiste à la pièce. Ces êtres qu’il nous montre à voir, il voudrait qu’ils nous renvoient à nous-mêmes comme un miroir déformant. S’y perdre et s’y retrouver.
Enfin, à travers la pièce Face aux murs, il s’attaque à un genre sacré en France : la tragédie, pour la détourner et se l’approprier. Il propose d’ailleurs de jouer tous les fragments de la pièce au hasard et ainsi de voir un spectacle différent chaque soir mais qui pourtant mène toujours au même dénouement : car la tragédie c’est une histoire déjà écrite qui entraîne quoi qu’il arrive tous les personnages vers une fin funeste.
Résumé
Des duos qui s’entremêlent
Toute la pièce se déroule sur un chantier où l’on construit des murs. Pourquoi ? On ne le saura jamais. Un peu comme le chemin de ces êtres en construction que sont les protagonistes du drame. Un chantier. Deux amis qui refont le monde. Des faux jumeaux qui n'ont en apparence rien à se reprocher. Et une femme…
Lolo et Max sont amis et travaillent sur le chantier. Enfin, travailler est un bien grand mot… Ils y parlent surtout de leur vie. Max de ce qu’il écrit. Lolo de Lola, la fille du patron dont il est tombé follement amoureux. Malheureusement pour lui, leur relation ressemble plus à une grande amitié qu’à une grande histoire d’amour et sa timidité et son inexpérience avec les femmes l’empêchent de faire le premier pas.
De l’autre côté, on a les inséparables Toto et Titi, deux faux jumeaux, qui acheminent le matériel sur le chantier. Mais ce que personne ne sait, c’est qu’ils ont un rêve : avoir leur propre entreprise et construire leur maison. Pour cela, ils font de menus larcins sur les commandes qu’ils apportent.
Tout ce petit monde vit sur un équilibre fragile qui va peu à peu s’écrouler…

Les personnages
Lolo :
Lolo, c'est l'amoureux transi de Lola qui n'ose pas lui faire de déclaration.
Il est aussi le meilleur ami de Max. Dans ce couple un peu clownesque, il serait l'Auguste qui veut toujours bien faire, qui parle beaucoup, qui a un cœur énorme.
Max : Ancien pilier de bar, depuis sa rencontre avec Lucie, une infirmière qu’il considère comme la femme de sa vie, il cherche à mener une existence tranquille.
Il écrit régulièrement ses pensées dans un carnet qu’il a toujours avec lui.
C’est un homme taciturne qui paraît toujours en contrôle et qui compte ses mots
Lola : Lola est la fille du patron. Son père l’a embauchée dans son entreprise de bâtiment. Elle passe parfois sur le chantier sans savoir vraiment où elle va.
Elle a tendance à être maladroite dans ses relations, à dire ce qu’il ne faut pas.
Toto : Toto est l’un des faux jumeaux qui travaille sur le chantier. Dans le duo Toto / Titi, c’est lui le suiveur. Sa personnalité va se dégager de Titi au fur et à mesure de la pièce.
Titi : Titi est l'autre faux jumeau. C'est l'élément moteur du duo. Il est dans une énergie constante et passe son temps à faire des blagues. Il se réfugie dans l'humour comme pour oublier un mal être.

Histoire
Une tragédie minable ?
L’appellation de la pièce : « tragédie minable » semble être une multiple provocation de l’auteur.
La première est d’intriguer le lecteur et de faire naître chez lui la curiosité: c’est quoi une tragédie minable ? Pourquoi lui avoir donné ce sous-titre ?
La deuxième, c’est que le lecteur peut imaginer que l’auteur a voulu dire que sa pièce était mauvaise. Dans ce cas, c’est l’utilisation bien connue de la « captatio benevolentiae » (capter la bienveillance de son auditoire), c’est-à-dire se dévaloriser pour avoir le public avec soi, car la réaction attendue est de défendre celui qui s’abaisse.
La troisième provocation est inverse à la deuxième : elle a pour but de piquer au vif le spectateur. « Tragédie minable » ? Cela voudrait-il dire que les personnages sont minables ? Or comme ils sont humains et que chacun d’entre nous peut se reconnaître en eux, ne serait-ce pas une attaque personnelle ? Seulement, ici la volonté de l’auteur est que chaque spectateur revalorise les personnages qui ne sont rien d’autre qu’un reflet d’eux-mêmes.
Enfin, la dernière provocation se situe au niveau du monument littéraire qu’est la tragédie classique. En effet, ce genre théâtral met en scène des nobles à qui il arrive des horreurs, fruit du destin que les Dieux ont décidé pour eux. Pour ces êtres de papier nul salut possible : ils courent tous à leur perte malgré une volonté d’en réchapper. Rares sont les tragédies où le protagoniste sort vainqueur.
Or, aujourd’hui où toutes ces pièces sont encore jouées et où les sentiments humains qui y sont peints parlent toujours au commun des mortels, l’auteur s’est posé la question de savoir à quoi ressemblerait la tragédie moderne. Se déroulerait-elle toujours dans ce milieu privilégié des nobles ? Serait-ce toujours les Dieux qui tireraient les ficelles ?

Sans avoir la prétention de donner une réponse unique et juste, l’auteur a décidé d’inventer la tragédie minable.
Ici, nous n’avons plus affaire à des êtres issus d’une naissance royale ou divine, mais à des personnages communs qui ne sont socialement pas plus reconnus que d’autres, voire moins. Ils ne se placent donc pas en « héros » au sens propre. Cependant, ne le sont-ils pas tout autant au vue de la force des sentiments qui les tourmentent ?
Et là où les Dieux intervenaient pour écraser ou se jouer des héros, ici c’est l’instinct qui les remplace. C’est la principale proposition de la pièce : l’homme qui se refuse en tant qu’animal, c’est-à-dire en tant qu’instinctif, qui essaye à tout prix d’éloigner tout acte incontrôlé, peut-il vraiment se nier à ce point ? Et toutes ces « tragédies » humaines et contemporaines que le monde entier condamne, ne sont-elles pas le fruit d’un instinct contre lequel l’homme ne peut lutter, même s’il se doit de le faire ?
C’est Max qui est le plus clair représentant de cette humanité qui rejette ses instincts : jusqu’au bout il refusera son acte en répétant avec obsession : « C’est pas moi », expression se rapprochant d’une autre tout aussi fréquente de notre quotidien : « Ce qu’il a fait, ce n’est pas humain ! » ou alors « C’est inhumain ! ». Mais l’est-ce vraiment ? N’est-ce pas au contraire humain que ce mélange d’instinct et de contrôle ?
Dans la pièce, cet instinct va mener tous les personnages à leur perte. Max tue Lucie, puis Lola, en rappelant quelque peu la figure du docteur Jekyll et Mister Hyde. Lolo aussi en périra (face à sa jalousie), Toto en souffrira en perdant la femme aimée sans lui avoir déclaré sa flamme et Titi se vengera (mais de qui ?).
Ce qui se passe aussi c’est une tragédie plus moderne, celle d’une société où l’on n’arrive pas à communiquer, notamment en amour. Cette difficulté à dialoguer est d’autant plus patente à travers les expressions employées par les personnages et qu’eux seuls comprennent : « Elle me fiche même la trousse. » On perçoit le sens mais on se rend compte que la compréhension n’est que partielle. Il nous échappe quelque chose d’où éclot un nouveau sens.
Par ailleurs, comme dans les tragédies, les personnages portent dans leurs répliques ou leurs noms leur destin. Les couples sont clairement inscrits : Lolo et Lola ; Toto et Titi. Seul Max se retrouve seul, en manque de Lucie (sa lumière).
Leurs répliques sont parfois prémonitoires : comme ce téléphone qui relie Lola à la terre…ou cette question de Titi demandant à Toto qui est amoureux et ce dernier répondant Patrice, c’est-à-dire Titi.
Enfin, la mise en abyme du théâtre est aussi un thème de la pièce, faisant un clin d’œil à L’Illusion comique, tragi-comédie de Corneille. On trouve notamment deux personnages qui jouent la comédie : Toto et Titi qui vont jusqu’à répéter leur rôle dans le fragment VIII. On les voit aussi à l’œuvre avec Lolo dans le fragment III lorsqu’ils racontent cette rencontre improbable qui finit dans une clairière. Le « C’est pas vrai ! » de Lolo est en fait celui du spectateur qui sait bien que ce qu’on lui raconte est faux mais qui prend un malin plaisir à se laisser emporter par les conteurs.
On pourrait aussi parler de ce meuglement, de ce « hasard qui fait la vie », de cette histoire de crapaud, mais laissons aussi le spectateur recevoir la pièce et se l’approprier.
Extraits
Extrait 1 :
LOLO. - Oui… Mais enfin c’est délicat. C’est la fille du patron. C’est plus logique à la limite que ce soit elle qui fasse le premier pas. Question de hiérarchie. Dis… Elle rigolait, Juliette, aux histoires de Roméo ?
MAX. - Pourquoi ?
LOLO. - C’est un bon point si Lola, elle rigole à mes blagues ?
MAX. - Pas sûr qu’ils rigolaient beaucoup tous les deux.
LOLO. - Enfin, moi, elle se marre même quand je n’en fais pas.
MAX. - Ca c’est moins bon. Tu sais ce qu’on dit : « Femme qui rigole trop voit Quasimodo ».
LOLO. - Je me demande si elle sait pas que… Enfin, tu comprends, que…
MAX. - Que t’as pas planté le crucifix dans le bénitier ?
LOLO. - Oui.
MAX. - Comment elle pourrait le savoir ?
LOLO. - Peut-être que je suis pas bien à cause de ça avec elle et qu’elle le sent. Les femmes ça ressent ce genre de choses.
MAX. - Qu’est-ce que tu vas t’imaginer ? Qu’elle a des dons de voyance ?
LOLO. - Non, mais quand on stresse, on sue, t’es d’accord ?
MAX. - Mmmh.
LOLO. - Et quand tu sues…
MAX. - Tu pues.
LOLO. - Ah oui, tiens… Je n’y avais pas pensé… Oui, enfin ce n’est pas là où je voulais en venir. Quand tu sues, eh ben tu sécrètes des phéromones, j’ai vu ça à la télé, et ça, les femmes elles savent les décrypter. C’est pas un hasard si elles sont si sensibles du tarin. Tu dois le savoir, toi, je suis sûr que tu l’expérimentes tous les jours avec ta Lucie. Eh ben ça, cette hypersensibilité piffométrique, ça doit avoir un lien avec le décryptage des phéromones. Je suis sûr que grâce à ça, elles sont capables de détecter des tonnes de phéromones différentes. Par exemple la phéromone de l’embobineur, celle du blaireau, du lapin, du chien et celle du puceau.
MAX. - Tu vas chercher trop loin.
Extrait 2 :
MAX. - Vous remarquez, les gars ? C’est bizarre, tous les trois on a rien à se dire. On se regarde et il n’y a rien qui sort. On est obligés de parler de Lolo. Y a des gens comme ça, je ne sais pas pourquoi, je suis pas pareil avec eux. Y a comme un blocage. Comme si les mots restaient à la porte de la bouche. Y aurait quelqu’un d’autre avec nous, je serais différent. J’aurais des trucs à dire. Mais là, non. Ca vient pas. C’est pas contre vous. C’est comme ça, c’est tout. Alors, je crois qu’il ne vaut mieux pas qu’on s’oblige. On se parle en silence. Sans se forcer.
Extrait 3 :
TOTO. - « J’ose pas. J’ose pas t’écrire parce que l’encre me fige. J’ose pas allumer la lumière par peur de ne voir que toi. J’ose pas t’approcher : tu pourrais sentir l’essence que j’ai mis sur mon palpitant. J’ose pas parler des fois qu’un mot irait tout raconter. J’ose pas rougir. J’ose pas bleuir. J’ose pas rosir. Je reste dans le noir. Finalement, je croise les doigts pour que tu m’oses. C’est le seul truc que je m’osaurise. » Alors ?
Extrait 4 :
LOLO. - Alors pourquoi ils nous parlent pas de Roméo et Juliette ? Ca leur coûterait quoi de les postillonner tout de suite ? Je vais quand même pas le lire en entier le livre ? En plus au prix où ça coûte. Non mais qu’est-ce que je vais lui dire, moi, à Lola ? En plus ce qu’ils disent ça veut rien dire. Tiens, écoute : « Ma parole, Grégoire ! nous ne nous laisserons pas marcher sur les pieds par leur bande. » Je la connais par cœur maintenant cette phrase. Bon, alors, jusque là ça va à peu près. Mais après...
TITI. - Attends, attends, j’ai pas compris, moi…
LOLO. - Mais y a rien à comprendre, justement ! De toute façon, c’est pas là qu’on comprend pas, c’est après : « Non, parce qu’alors » Là c’est Grégoire qui répond.
TITI. - A qui ?
LOLO. - Tu suis ou quoi ? A Samson !
TITI. - Ouais, mais j’ai pas compris le début alors forcément...
METTEUR EN SCENE
Mathieu Beurton
A partir de 1999, Mathieu Beurton suit pendant quatre ans sur Rennes des cours de théâtre à Commedia.
En 2002, il met en scène la troupe Histoire d'en rire , dans Moi d'abord ! de Bruno Druart et crée le théâtre d'Ascaly avec qui il montera L'Anniversaire d'Harold Pinter.
Puis, en 2003, il collabore avec la troupe des Matycamid et Kikozenkouliss .
En 2006, il met en scène sa première pièce : Face aux murs qui sera jouée au théâtre du Nord Ouest à Paris du mois de janvier au mois de mai 2007.
En juin 2007, il met en scène avec Cédric Leproust Les Amers , sa deuxième pièce qui sera montée au théâtre Pixel à Paris du 9 février au 6 avril 2008.
Il est également assistant metteur en scène sur les deux projets de Pierre Giafferi et Stanley Weber : L'Epouvantail et Le Chevalier de la lune ou sir John Falstaff .
Ses mises en scène jouent souvent sur les symboles et les images pour créer une poésie et éviter d'anecdotiser le plus possible l'histoire afin que chaque spectateur se sente concerné et prenne part au spectacle.
Equipe
Mise en scène : Mathieu BEURTON
Comédiens
Alexandra Cartet : Lola
Fabrice DELABRE : Toto
Nicolas DI MAMBRO : Lolo
Nicolas LECLERC-OLIVE : Max
Cédric LEPROUST : Titi



